Le sommet FRESque : une relève mobilisée pour réorganiser le système de santé

Lors du Forum de la Relève étudiante de la santé au Québec (FRESQue) des 23 et 24 avril derniers, la mobilisation des étudiant-e-s des filières médicales et paramédicales a permis de réaffirmer la nécessité de travailler en interdisciplinarité en tenant compte des besoins des patients.

Ce sommet, dont l’objectif principal était d’instaurer une consultation publique, visait à mettre en relation des associations étudiantes et des regroupements professionnels pour échanger sur le thème de l’accès aux soins de première ligne au Québec et formuler des « recommandations appuyées sur les dernières connaissances scientifiques et basées sur une pluralité d’expertises professionnelles ». Afin de structurer cette rencontre, le FRESQue a réalisé en mars 2016 un appel à soumettre des recommandations auquel ont répondu 27 associations et regroupements, aboutissant à la création d’un corpus de 65 pages organisé selon quatre thèmes principaux :

  • Les ressources humaines en santé et la pratique professionnelle ;
  • Les modèles de soins ;
  • Les interventions sociales, éducatives et politiques en santé publique et
  • La médecine fondée sur des données probantes et la gestion des ressources.

Le sommet s’est ouvert le samedi avec une présentation de Diane Lamarre, députée de Taillon et porte-parole de l’opposition officielle en matière de santé et d’accessibilité aux soins, axée sur l’urgente nécessité d’améliorer l’accès aux services de première ligne. « Le temps d’attente à l’urgence est un symptôme de l’état du système » a-t-elle déclaré et démontre bien que les Québécois n’ont pas d’autres moyens pour accéder aux soins. En rappelant l’importance de mettre l’accent sur une offre de services interdisciplinaires basée sur l’utilisation du plein potentiel des compétences de chaque professionnel, Diane Lamarre a précisé que « les Québécois doivent avoir accès au bon professionnel, au bon moment puisque les clés d’un système de santé performant sont l’accessibilité, l’efficacité et l’efficience ».

L’intervention suivante réalisée par Vincent Dumez, co-directeur de la Direction collaboration et partenariat patient à la Faculté de Médecine de l’Université de Montréal a pris la parole pour témoigner de l’importance de la relation médecin-patient, dont l’évolution a été marquée depuis près de 50 ans par l’accès à la connaissance et à la technologie. Le patient, autrefois passif dans la relation de soins et sous l’influence du paternalisme médical, revendique désormais de plus en plus son droit et sa capacité à être acteur et décisionnaire de sa propre santé. Ce changement de paradigme est à la fois dans l’intérêt du patient et dans celui du système de santé qui doit prendre en compte les besoins des patients et la place que celui-ci occupe en tant qu’usager actif du système.

Votées le dimanche, les recommandations ont permis d’actualiser les priorités mises de l’avant par  les différents groupes mobilisés durant ce sommet et ont été organisées selon trois grandes thématiques :

  • Les ressources humaines en santé et la pratique professionnelle : les priorités associées à ce thème sont axées sur la nécessité de déployer et de valoriser la collaboration interprofessionnelle dans les pratiques pour optimiser le rôle et les compétences de chaque professionnel. Le fait que certains professionnels ne puissent exercer à leur plein potentiel (ex. : IPSPL, pharmacien, etc.) nuit à la réponse aux besoins de la population. L’assouplissement des règles administratives entourant le développement des ordonnances collectives a également été suggéré. Enfin, pour faciliter l’accès à un plus grand public et en priorité à la population dont le revenu se situe en dessous du seuil de pauvreté au Québec, il a été proposé d’évaluer la faisabilité d’une couverture publique plus étendue au niveau des services professionnels (ex. : dentaire, optométrie, psychologue, etc).
  • Les modèles de soins : il s’agit de décentraliser la gestion des ressources en santé (humaines, financières et matérielles) au niveau local ou régional pour mieux répondre aux besoins identifiés et recensés de la population. La création de comités locaux interprofessionnels incluant la participation active d’usagers semble constituer une réponse adaptée pour que l’offre proposée par la suite corresponde aux besoins des patients sur leurs territoires. S’ajoute à cela, la nécessité de favoriser d’une part l’accessibilité à des équipes interdisciplinaires aux grands utilisateurs de soins (ex. : maladies chroniques) pour améliorer la prise en charge holistique des besoins et d’autre part assurer le développement et la pérennité de structures communautaires proposant une offre innovante, adaptée et en réponse aux besoins spécifiques d’une clientèle. Le développement de structures comme la Clinique de proximité SABSA à Québec permet d’offrir des soins accessibles à une population vulnérable, par le biais d’une interprofessionnalité accentuée qui repose sur la pratique infirmière étendue. Ces initiatives doivent se développer au Québec et bénéficier du soutien du Ministère de la santé et des services sociaux (MSSS), puisqu’il s’agit d’un modèle innovant, efficient et qui répond aux besoins et attentes de la population non comblés par l’offre existante.
  • Les interventions sociales, éducatives et politiques en santé publique devraient orienter les interventions du système de santé vers la prévention et la promotion de la santé dont le budget actuel est de 2 millions (sur 35 milliards du budget accordé en santé). Ce chiffre reflète le manque d’implication du ministère dans le déploiement des soins préventifs, alors qu’on connaît l’importance de leur impact pour réduire l’incidence et la mortalité de nombreuses pathologies et limiter le coût économique qui leur est associé. Déployer une approche moins hospitalo-centrée implique également d’accroître la collaboration interministérielle pour agir sur les déterminants sociaux de la santé, spécifiquement pour les populations plus vulnérables, en prenant en compte les différents aspects qui déterminent la santé (conditions de vie, éducation, alimentation…). De nombreuses recommandations internationales, comme la déclaration d’Alma-Ata en 1978, la déclaration d’Adélaïde en 2010 sur l’intégration de la santé dans toutes les politiques ou bien encore la déclaration d’Helsinki en 2013 qui a réuni les États autour de la santé dans toutes les politiques pour promouvoir l’action intersectorielle, montrent bien la nécessité d’agir en ce sens.

Le Ministre de la santé et des services sociaux, Gaétan Barrette, invité à prendre la parole le dimanche à l’issue du débat et du vote, s’est dit favorable à presque l’ensemble des recommandations mais s’est adressé à l’assemblée en ces termes :

« Vous allez prendre notre place, à nous les politiciens et politiciennes d’aujourd’hui, et vous allez construire le monde que vous voudriez construire comme vous l’exprimez dans vos présentations, mais vous aurez les mêmes contraintes que nous qui vous aurons précédés, qui sont des contraintes budgétaires (…) Vous ne trouverez pas d’autres ministres de la santé qui sont plus en faveur de l’interdisciplinarité que moi. Mais, vous ne trouverez pas non plus d’autres ministres de la santé qui demandent plus de preuves de faisabilité quand c’est le temps d’appuyer financièrement une nouvelle initiative (…) Ici dans cette pièce, vous allez probablement tous être un jour dans le fameux 1 %. Les professionnels de la santé finissent presque tous un jour ou l’autre par y être. Et quand vous arriverez là, vous allez tous et toutes (…) défendre votre statut financier, et vous n’aurez plus le même discours qu’aujourd’hui ».

Pourtant, son refus de soutenir financièrement la coopérative de solidarité SABSA va à l’encontre de ces propos. En effet, le modèle organisationnel de SABSA s’appuie sur une collaboration interdisciplinaire accentuée et répond de manière efficiente aux besoins d’une clientèle qui ne réussit pas à obtenir de services dans le réseau de santé habituel. Quant à son discours sur la notion budgétaire et le fameux 1%, il est malheureux de constater que celui-ci ne croit pas au potentiel de changement que peut porter la nouvelle génération d’étudiants et de professionnels de la santé ni à leur volonté d’inscrire leur pratique dans une perspective humaniste et collective.

Mme Ruel-Laliberté, co-fondatrice du FRESQue s’est montrée inquiète de constater que le ministre Barrette semblait avoir déjà mis sur une tablette ces recommandations du FRESQue et a déclaré « on n’a pas l’impression que nous allons l’inciter à changer ses façons de faire dans les prochaines semaines ».

Malgré les propos tenus par le Ministre de la Santé et des services sociaux, ce sommet a permis de refléter l’implication des futurs professionnels de santé dans l’organisation du système de santé et leur volonté de développer l’interdisciplinarité dans l’intérêt du patient. Il s’agit maintenant de s’interroger sur l’avenir et sur la réelle prise en compte par le MSSS des recommandations formulées par des étudiants et professionnels du milieu de la santé pour améliorer la performance du système de santé au Québec. Il serait peut-être temps pour M. Barrette de prendre en compte les recommandations qui émanent des corps de métiers médicaux, paramédicaux et des usagers, premiers concernés sur le terrain. A commencer par rétablir le Commissaire à la santé et au bien-être qu’il a volontairement décidé de supprimer, alors même que celui-ci permet d’apporter un éclairage pertinent au débat public et à la prise de décision gouvernementale, tout en étant indépendant des lobbys, du MSSS et de leurs intérêts personnels.

Marie-Lou Béchu* et Maude Charron**.

*Marie Lou Béchu est étudiante en Master Santé publique à l’Université de Bordeaux. Infirmière de formation, elle détient un master en Droit, économie, gestion, Mention Droit de la santé, spécialité Juriste manager des structures sanitaires et sociales obtenu à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Stagiaire au sein de la Chaire POCOSA, elle s’intéresse pour son projet de mémoire à « l’analyse des leviers déployés par la clinique communautaire SPOT à Québec pour répondre aux besoins de santé des populations vulnérables ».

**Maude Charron est infirmière clinicienne, candidate à la maîtrise en Sciences infirmières à l’Université de Montréal, et récipiendaire de la bourse de maîtrise POCOSA 2014-2015. Après l’obtention de son baccalauréat, elle a travaillé dans plusieurs milieux hospitaliers et de première ligne. Intéressée autant par les aspects cliniques, pédagogiques que scientifiques de la profession, elle conduit une maîtrise en sciences infirmières sur les services de première ligne et la collaboration interprofessionnelle dans la perspective d’une pratique infirmière élargie, nécessaire à l’amélioration de la performance des services de première ligne.

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Pointe-Saint-Charles, 1972, construction collective d’un terrain de jeu.

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